Ce texte m’a été commandé par le journal électronique citoyen Par la bande, une initiative du Centre de formation communautaire de la Mauricie. Vous pouvez le télécharger ici.


Les médias sociaux peuvent servir à plusieurs choses. Ils servent à vous faire perdre votre temps alors que vous n’avez pas envie de travailler. Ils peuvent également faire de vous une vedette instantanée grâce à une vidéo de votre gerbille qui joue du saxophone, ou assouvir votre narcissisme latent par la publication de statuts « glamour » et de photos où vous faites la moue. Tant de superficialité vous déprime? Rassurez-vous, les médias sociaux peuvent aussi servir à lancer des débats et à construire de nouvelles solidarités. Juré!

Ce qu’on entend par médias sociaux ou Web 2.0, ce sont les médias qui impliquent technologie, interaction et création de contenu par les utilisateurs, faisant d’eux des outils tout désignés pour faciliter la discussion et construire des communautés. Ce n’est donc pas surprenant que ces médias possèdent certaines caractéristiques du « communautaire » : ouverture, accessibilité, partage, création de liens et travail de groupe. Ce sont donc des cousins germains qui ont tout intérêt à s’entraider. Encore faut-il avoir un ordinateur sous la main et une connexion Internet…

Voilà pour la théorie. Mais, dans les faits, comment s’y prend-on? Permettez-moi d’utiliser l’exemple de jesuisfeministe.com, un blogue collaboratif destiné aux jeunes féministes francophones, dont je suis la cofondatrice et corédactrice en chef.

Ce projet a été lancé en octobre 2008 pour briser l’isolement des jeunes féministes francophones, leur donner une plateforme afin qu’elles s’expriment librement et leur permettre de discuter des enjeux qui les touchent. Débat? « Check »! Solidarité? « Re-check »!

La formule blogue était toute désignée pour gérer la publication d’articles écrits par notre vingtaine de correspondantes et les commentaires subséquents. Nous avons donc développé jesuisfeministe.com, faisant fi du fait que j’étais à Montréal et ma collègue Isabelle à Gatineau. Premier constat : les distances géographiques s’effacent.

Nous avons eu la chance d’avoir un coup de main financier du magazine La Vie en Rose et l’hébergement nous a été gracieusement offert par le StudioXX, un centre d’art médiatique pour femmes. Cette aide a été pleinement appréciée, mais il aurait été possible de le faire gratuitement. Deuxième constat : peu de moyens financiers sont nécessaires.

Et puis, au fil des semaines et des mois, une communauté enthousiaste s’est créée. Nos jeunes féministes, éparpillées aux quatre coins de la francophonie, se sont donné rendez-vous sur notre nouveau blogue. On se doutait bien qu’elles existaient et qu’elles ruaient dans les brancards. Elles n’attendaient que l’occasion de se faire entendre dans un espace convivial et libre. Constat numéro 3: les minorités ne sont pas en minorité sur le Web.

Le format des articles publiés est diversifié : information, opinions, découvertes, critiques, invitation à des événements, etc. Les sujets couvrent autant les médias que la santé, la scène internationale, la sexualité et l’économie. Certaines correspondantes sont des féministes modérées, d’autres radicales et bon nombre d’entre elles en sont à leurs premiers pas dans la cause des femmes. Constat numéro 4: la flexibilité et la variété sont des alliées.

Publier un article, c’est se commettre. C’est accepter de rendre public un message et de laisser les gens se l’approprier, le critiquer, le partager. C’est un geste qui demande du courage, du lâcher-prise et un certain sens des responsabilités. Quand on a une tribune, il faut l’utiliser à bon escient. Cinquième constat : pour l’amour, n’écrivez pas n’importe quoi et tâchez d’être pertinent.

Sur jesuisfeministe.com, tous les articles n’ont pas la même portée. Certains passent inaperçus alors que d’autres provoquent des dizaines, voire des centaines de commentaires. Pourtant, chaque article est important en soi. Lorsqu’on parle d’un sujet marginal, chaque écrit sur la question permet d’agrandir le corpus de matériel disponible et donc d’augmenter les chances d’y accéder lors d’une recherche. Constat numéro six : peu importe si votre mère est votre seule lectrice, ça vaut quand même la peine.

Au début, alors que les visites se faisaient rares, il nous a incombé, en tant qu’administratrices, de stimuler les discussions. Nous sommes très chanceuses, car notre communauté s’est rapidement mise à commenter, généralement avec respect. Un avantage du Web sur le réel, c’est que ces discussions peuvent s’étendre sur plusieurs semaines. Elles durent en dehors des contraintes de temps et d’espace. Constat numéro sept chanceux : un débat riche est possible.

Puis, ce qui devait arriver, arriva : des trolls sont débarqués. Les trolls sont des commentateurs dont le seul but est la provocation gratuite afin de foutre la pagaille. Suite à cet épisode, nous nous sommes dotées d’une charte éditoriale et d’un système de dénonciation des commentaires hors sujet ou abusifs. En fixant les critères de ce que nous jugions acceptable, nous avons pu encadrer les discussions et retrouver notre sérénité. Huitième constat : la modération (de commentaires) a bien meilleur goût.

Parallèlement, nous avons créé notre compte Twitter (@jesuisfeministe) et une page Facebook. Utiliser plusieurs médias sociaux permet de rejoindre davantage de gens et de les avertir de la publication d’un nouvel article. D’ailleurs, certains préfèrent commenter sur ces plateformes plutôt que sur le blogue. Cet espace de discussion n’est donc pas à négliger. De plus, le partage de contenu y est encore plus facile et rapide : pas besoin d’écrire d’articles, des liens pertinents ou de courtes nouvelles font tout à fait l’affaire. Par contre, tous ne sont pas à l’aise avec Facebook et Twitter et les réseaux sociaux ne connais-sent pas la même popularité partout dans le monde. Constat numéro neuf : multipliez les plateformes pour multiplier le plaisir.

Finalement, c’est bien beau le virtuel, mais on a tous besoin de contact humain. Nous avons donc organisé quelques 5 à 7 afin de se voir « en vrai ». C’est lors de ces événements informels que la communauté s’est vraiment soudée et qu’une autre dimension s’est ajoutée au réseau. Nos correspondantes se croisent désormais dans des conférences, des ateliers et des actions sur le terrain et font appel à l’une et l’autre, au besoin. Éventuellement, nous aimerions organiser nous-mêmes ce genre d’événements. Dixième et dernier constat : la solidarité n’est solide que dans la réalité.

Voici donc comment un groupe de jeunes féministes a investi les médias sociaux pour créer Je suis féministe. Deux ans plus tard, le défi est toujours présent. L’engagement est constant pour insuffler le dynamisme, conserver la pertinence et renouveler l’intérêt pour la cause. C’est presque autant de travail qu’entraîner sa gerbille à jouer du saxophone, mais ça en vaut vraiment plus la peine.