poly

«Je suis en train d’écrire un article pour ce vendredi.
-Y’a quoi de spécial vendredi?
-Ben…c’est le 6 décembre.
-Et y’a quoi le 6 décembre?»

Il y a 24 ans, le 6 décembre, 14 femmes tombaient sous les balles. 14 femmes mourraient parce que justement, elles étaient des femmes. Le 6 décembre 1989, le féminisme s’est éteint au Québec. Les femmes,  qui se battaient contre le patriarcat depuis des années, qui défiaient les normes avec leur art et qui rêvaient, sans limite, d’un monde où il ferait bon vivre en tant que femme, ont été tué, elles aussi.

Il semblerait que plusieurs ne sachent pas ou ne se rappellent pas de ce moment. Pourtant, même si je n’étais pas née, je sais ce qui est arrivé le 6 décembre. Je l’ai appris à l’école, au primaire ou au secondaire, je ne sais plus trop. J’étais choquée et désemparée, mais c’était tellement loin de moi, le féminisme : ce concept nébuleux qui fait encore sourciller plusieurs, cette lutte futile aux yeux de certains. J’ai réalisé l’ampleur de cette tuerie lorsque j’ai vu Pol Pelletier à Tout le monde en parle, en 2009, à la sortie du film Polytechnique. Grande féministe et très active dans les années 1980, elle a assisté à la mort de la lutte féministe :

«Après Polytechnique, j’ai vu la chute de ce mouvement et les femmes se taire. Le message a été entendu. Nous avons exagéré et on nous l’a fait savoir. Le mouvement a été assassiné, mort et enterré. On a eu peur pour mourir. C’est une grande psychose collective dont parle ce film. J’espère que les femmes qui le voient se rendent compte que le patriarcat existe toujours. Les femmes n’avaient pas le droit à la parole et à l’indépendance économique, et ça n’a pas changé.»

Lorsque ma collègue m’a dit ignorer ce qui était si important le 6 décembre, j’ai compris ce quoi à faisait référence Pol Pelletier. En ce jour tragique, Marc Lépine n’a pas seulement tué, blessé et traumatisé des femmes et des hommes ainsi que la population québécoise en entier, il a stoppé l’élan féministe au complet. Il a réussi à convaincre d’autres que le mouvement féministe était allé trop loin, qu’il avait «exagéré».

Même si on souligne, à chaque année, cet évènement triste, ce cas supposément isolé de violence, on oublie le sort des femmes encore vivantes, les 364 autres jours. Loin de moi de diminuer ce qui est arrivé, mais j’aimerais croire que cette tuerie nous aurait fait comprendre qu’elle était un symptôme d’un problème plus grand : la misogynie. Ce concept qui semble extrême et exagéré pour plusieurs, un concept créé par des féministes radicales pour soutenir leurs actions et leur pensée. Un concept qui agit avec une telle force qu’il fait oublier le 6 décembre à plusieurs d’entre nous.

Comment peut-on évoluer et se transformer comme société si on oublie ce gynocide (qui d’ailleurs n’est pas reconnu comme un mot sur Word) , qui s’est produit il n’y a qu’une vingtaine d’années? Comment peut-on saisir la colère des femmes qui gagnent encore que 86% du salaire des hommes au Canada? Comment peut-on prendre au sérieux les appels à l’aide des femmes victimes de violence conjugale? Comment peut-on être outré devant des actes violents envers des homosexuelles et féministes? Comment peut-on s’indigner de voir qu’une fédération étudiante croit qu’il n’est pas nécessaire d’inclure le féminin dans ses textes? Comment peut-on saisir les nouvelles luttes féministes, comme la culture du viol, l’attaque à l’accès à l’avortement et l’objectivation quotidienne des femmes si ces mêmes femmes n’ont pas un souvenir clair de ce jour tragique? Depuis quelques années, nous faisons face à un retour flagrant de l’antiféminisme et du sexisme qui a de lourdes conséquences sur la vie des femmes. Mon but n’est pas de comparer la violence de Marc Lépine à ces actions antiféministes. Disons simplement que ces actions sont des symptômes moins violents que la tuerie.

 Je sais, maintenant, que mon devoir de féministe est d’autant plus grand. Je sais que même si ces femmes n’auraient pas dû mourir ce jour de décembre, je me dois de faire en sorte qu’elles n’ont pas payé de leur vie pour rien. Alors, aujourd’hui, je parle plus fort que le son des balles et je me rappelle qu’à chaque pas que je marche en tant que féministe, je suis accompagnée par Geneviève Bergeron, Hélène Colgan, Nathalie Croteau, Barbara Daigneault, Anne-Marie Edward, Maud Haviernick, Barbara Klucznik-Widajewicz, Maryse Laganière, Maryse Leclair, Anne-Marie Lemay, Sonia Pelletier, Michèle Richard, Annie St-Arneault et Annie Turcotte.

Citation de Pol Pelletier : http://www.ledevoir.com/non-classe/237501/pol-et-poly