Bonne année les féministes! Comme près de 3 millions de téléspectateurs, le 31 décembre, vous avez peut-être écouté le Bye Bye, véritable tradition télévisuelle québécoise. En tout cas, moi, j’étais du nombre.

byebye2013

(Première longue parenthèse :
Je suis une fan finie des Bye Bye. Télévore, je suis très attachée à cette tradition de fin d’année. Y’a rien qui m’énerve le plus de ne pas pouvoir écouter le Bye Bye en direct. Ça me fait des veillées du Jour de l’an tranquilles, me direz-vous? Ouain pis, je suis une pantouflarde et je m’assume.) 

(Deuxième longue parenthèse :
Le chialage contre les Bye Bye me tape sur les nerfs. Le chialage pour le chialage je veux dire. On le sait que les Bye Bye ne sont plus ce qu’ils étaient! La télé évolue, la société évolue, les artistes changent… Bref, ceux qui se vantent qu’ils ont détesté l’émission ou qu’ils n’ont pas compris les références m’énervent. [Judith Lussier a même catégorisé ce sport national.]

En même temps, je pense qu’il est possible de formuler une critique intelligente sans verser dans le « c’était-pourri-j’haïs-Véro-pis-en-plus-on-paye-ça-avec-nos-taxes ». Et puis comme féministe, on est habitué-es d’avoir une relation compliquée avec la culture populaire. Il est possible d’apprécier des contenus problématiques tout en gardant ses lunettes féministes. On ne pardonne pas tout. On ne condamne pas tout.)

D’un point de vue général, j’ai plutôt apprécié le Bye Bye 2013. De mémoire, il m’a fait plus rire que les autres réalisés par Louis Morissette et sa bande. Mais tout ça, c’est subjectif. Par contre, je considère que certains éléments étaient problématiques. J’aurais aimé ne pas entendre de blagues sexistes, racistes, homophobes, transphobes et grossophobe. J’aurais aimé qu’on se garde de faire du slut shaming avec Miley Cyrus et les Femen. J’aurais aimé qu’on invite un acteur noir pour personnifier Grégory Charles au lieu de se tourner vers le black face. (D’ailleurs, je pense que ce phénomène mériterait un article en soi, et je ne suis peut-être pas la mieux placée pour l’écrire. Mais bon. Aurait-on demandé à un acteur noir de personnifier Jean Charest, même si on lui avait fait un maquillage spectaculaire?)

L’absence de femmes

C’est ce qui m’a le plus marquée à la fin de ce Bye Bye : où étaient les femmes? Est-ce dire que les femmes n’ont pas fait l’actualité en 2013? Je ne le pense pas. Est-ce lié au fait qu’on ait invité un grand nombre d’humoristes pour participer, et qu’il s’agit d’un milieu très masculin? Peut-être. Dans le making-off, on mentionne que le choix du retour de Louis Morissette et sa bande s’est fait à cause du manque de femmes dans l’équipe initiale, et que « Jean-François Mercier ne peut pas jouer Pauline Marois ». Je comprends mal comment l’ajout de deux actrices, Véronique Cloutier et Hélène Bourgeois-Leclerc, aurait pu remédier à la situation, surtout qu’il a été mentionné dès le numéro d’introduction que Véro aurait un rôle de soutien. Et puis cette excuse me semble bidon; ce n’est pas comme si on manquait de comédiennes au Québec.

Je me suis amusée à faire passer le test de Bechdel aux différents numéros du Bye Bye 2013. Après vérification, aucun d’entre eux ne passe le test, ce qui ne dit rien sur leur contenu, mais démontre le peu de présence de femmes dans l’émission. Pour qu’un numéro passe le test, il doit contenir au moins 2 femmes identifiables et celles-ci doivent avoir une conversation à propos d’autre chose que d’un homme.

En fait, sur les 22 numéros recensés,

  • 8 ne comprenaient aucune femme (Note : je n’ai compté que les femmes qui parlaient, celles qui étaient identifiables par leur nom et/ou qui n’étaient pas des figurantes. Par exemple, j’ai compté Béatrice Picard et Janine Sutto, mais pas les femmes du clip Blurred Lines.) ;
  • 5 ne comprenaient qu’une seule femme;
  • 9 comprenaient au moins deux femmes.

Dans 7 de ces 9 numéros, les femmes ne se parlaient pas. De plus, pour 4 de ces 7 numéros, une ou plusieurs femmes ne parlaient pas du tout (la mini-miss Daisy, par exemple). J’ai compté dans ces 4 numéros celui parodiant l’émission Occupation Double, puisque je ne considère pas comme une conversation deux femmes qui se crient des choses incompréhensibles.

Les 2 numéros restants ne passent malheureusement pas le test : il est difficile de qualifier les quelques mots échangés par Pauline Marois et Jeannette Bertrand de conversation, et dans le numéro Les pêcheuses, les deux femmes se parlent, mais le personnage de Denise Filiatrault fait constamment référence au mari de Dalila Awada.

Puisqu’aucune femme ne fait partie de l’équipe de scripteurs du Bye Bye de cette année, il aurait été surprenant que les résultats soient différents.

La parodie de Blurred Lines avec les Femen

Il s’agit selon moi du sketch le plus problématique. Certain-es auront souligné avant moi, sur Twitter et dans la blogosphère, le choix douteux d’associer LA toune prônant la culture du viol et un mouvement féministe. De plus, Femen Québec ont réagi à ce numéro :

Des filles toutes nues autour d’un homme : personne ne voit aucun problème avec ça. Nous sommes habitués. C’est normal. Par contre, on critique sévèrement des militantes…

D’après ce sketch, la nudité des FEMEN devient soudainement insupportable et surtout « vide» : elle ne sert à rien… La morale alors : pour être acceptée, la nudité doit être sexuelle et si elle est shakée autour d’un homme, ça ne fait pas de mal… Ça, c’est une nudité qui sert !! Après, venez nous dire qu’au Québec nous ne vivons pas dans une société patriarcale…

Être nue autour d’un gars dans le vidéoclip de la toune pop la plus machiste et sexiste de l’année? Merci les filles, de vous dénuder juste quand on vous paye.

Contrairement à ce que dit Laurent Paquin, ma nudité ne sert pas qu’à faire lever des queues. Et tant que la seule case appropriée pour mon corps – pour la raison qu’il est de sexe féminin- sera «jouet sexuel», j’aurai des raisons de me battre.

Ainsi, loin de dénoncer ou de détourner le message contenu dans le vidéoclip original, l’équipe du Bye Bye l’a simplement copié-collé en y ajoutant « les femmes nues de l’année au Québec ». Tout comme autour de Robin Thicke, les femmes autour de Laurent Paquin sont présentées comme des objets, interchangeables, et là pour le plaisir des yeux des hommes. Le fait que l’on ait inclus quelques hommes en bédaine n’y change rien, selon moi, ceux-ci n’étant pas objectifiés ni sexualisés, le gag étant plutôt que c’est donc drôle un homme qui imite une femme. (Le texte sur La Semaine rose aborde d’ailleurs du double standard dans la nudité.)

De plus, je remarque que les hommes de ce clip (Laurent Paquin et André Sauvé, de même que les figurants hommes) présentent des corps variés, tout en étant séducteurs et/ou séduisants. Ce n’est pas le cas des fausses Femen, toutes très minces (et blanches, et lisses, et sans handicap).

(Et je ne vous dis pas le saut que j’ai fait quand, vers la fin de la chanson, on a présenté une femme seins nus et portant le hijab. C’est mal connaître le contexte des Femen, à qui on reproche souvent d’être islamophobes et de prendre la parole au nom des femmes musulmanes avec leur féminisme néocolonial. Un gros fail.)

La chanson Blurred Lines a fait beaucoup parler d’elle cette année, a été plusieurs fois entendue et parodiée. Je crois qu’il est normal qu’elle se soit retrouvée dans des revues de fin d’année. Infoman l’a d’ailleurs intégrée de manière intelligente, sans propager l’objectification du corps des femmes et la culture du viol.

Bref, à voir les critiques autour de cette parodie, j’attends (ou pas) les explications de Laurent Paquin et de l’équipe du Bye Bye. Par contre, je n’ai pas oublié la chanson pas si lointaine sur l’agent 728, où Laurent Paquin expliquait son mauvais caractère par un manque de sexe ou par le fait qu’elle était homosexuelle. À la suite du tollé soulevé, il avait retiré la vidéo, mais affirmé qu’il n’y avait rien de misogyne là-dedans…

 

Vous voulez mon verdict tout personnel sur l’avenir des Bye Bye? D’une part, je pense que ça vaudrait la peine de confier la tâche de le faire à une nouvelle équipe. D’autre part, il pourrait y avoir, dès le début du processus de création, un souci de représenter adéquatement la société québécoise. Ce n’est pas en essayant de patcher des trous qu’on arrive à être véritablement inclusif. En diversifiant l’équipe de production, on pourrait peut-être arriver à un Bye Bye qui, pour une fois, pourrait être drôle, critique, inclusif, et (je rêve) exempt de sexisme, de racisme, d’homophobie, de transphobie et de grossophobie. On est capable de mieux que ça.

 

Source de l’image: radio-canada.ca