Aujourd’hui, une réponse à la lettre « Léa Clermont-Dion et le féminisme relooké », a été publiée. Voici ma propre réplique aux nombreuses féministes qui ont signé « Une réponse radicale au féminisme pop ».

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Comme vous, je partage la conviction qu’il est important de représenter le mouvement féministe pour ce qu’il est : un mouvement diversifié sur le plan des idées. Je suis bien d’accord : le discours de consensus prôné par les médias de masse est déplorable, parce qu’il ne présente qu’une forme de féminisme bien gentil qui n’ébranle pas les fondements du patriarcat. Je suis consciente d’en avoir été fait, un peu malgré moi, un porte-étendard.

1451546_10151990378886759_1373746076341056763_nJ’aimerais d’ailleurs nuancer quelque peu cette image publique. Mon nom est associé au féminisme depuis 2006, alors que j’ai fait une première sortie. J’avais 14 ans et Michèle Asselin, alors présidente de la Fédération des femmes du Québec, m’avait invitée à participer au rassemblement annuel de cette organisation. Je commençais alors à m’impliquer un peu. Les médias, en manque d’actualités pour le 8 mars, n’ont pas manqué de m’inviter sur leurs plateaux. « Wow, une enfant féministe ! C’est donc ben cute ! » C’est à partir de ce moment-là qu’on m’a affublée d’une étiquette de féministe « bon enfant », justement. D’entrée de jeu, les médias n’ont pas hésité à me qualifier aussi de « militante féministe », étiquette que j’ai tout de suite refusée. Je suis une sympathisante féministe, mais pas une militante, ni une « militante radicale ». Le chapeau ne me va pas, c’est tout. Vous savez comme moi à quel point il est difficile de se défaire d’une image, et celle-là m’a collé à la peau depuis.

Aussi, permettez-moi de revenir sur une prémisse de votre texte : « À plusieurs endroits, dites-vous, Léa Clermont-Dion s’est réclamée du féminisme radical ». Vous parlez peut-être de l’article de L’Express du 1er juin dernier dans lequel on peut lire la phrase suivante : « À 22 ans, cette jolie fille clame haut et fort son « féminisme radical ». » Voyez-vous, la compétence journalistique n’est pas universelle, et je doute de la qualité du travail de l’auteure de ce papier, qui a d’ailleurs trouvé le moyen de commenter mon physique. Lors de notre entretien, je n’ai jamais dit être une féministe radicale ; j’ai plutôt affirmé croire en l’importance du féminisme radical dans notre société. L’utilisation du qualificatif de « féministe-jedi-assumée-radicale, idéatrice du projet, mère porteuse » sur le site lesfeministes.com relevait davantage de l’humour. Évidemment, le féminisme comporte toujours, par définition, une part de radicalisme. Mais, au sens propre, je ne peux pas me revendiquer du féminisme radical – même si cette position n’aurait rien d’infamant.

Je sais qu’il est très difficile de faire entendre sa voix quand le message ne répond pas aux critères du système patriarcal dominant véhiculé par les médias de masse. Pour être honnête, j’avais considérablement réduit mes interventions publiques pour discuter de féminisme depuis le lancement du portail lesfeministes.com en mars 2013, il y a déjà un an. Je me concentre dans ma réflexion sur la question de la diversité corporelle. Des observatrices comme Judith Lussier, Martine Delvaux, Véronique Grenier ou Aurélie Lanctôt sont davantage sollicitées pour parler du féminisme dans les médias traditionnels. Et j’en suis fort aise.

Vous mentionnez aussi un commentaire que j’ai fait sur Le banquier. Que les choses soient claires : je n’ai jamais dit qu’il s’agissait d’une émission défendable. Je considère que plusieurs émissions de télévision spectacle contribuent à une aliénation collective abrutissante. Si je ne l’ai jamais dit publiquement, je le fais ici aujourd’hui : nombreuses sont porteuses de stéréotypes sexuels et me semblent tout à fait avilissantes.

Dans votre lettre, vous ciblez un problème bien réel. Il y a un manque très clair de représentation dans les médias de la diversité du féminisme. Le féminisme matérialiste, queer, postmoderne, postcolonial et le black feminism, par exemple, sont pour ainsi dire invisibles. Au moins, il y a la Chaire des genres à Médium large et l’abécédaire féministe à Plus on est de fous plus on lit, deux émissions radiophoniques diffusées sur la Première chaîne de Radio-Canada. Mais, c’est bien trop peu, je vous l’accorde.

Vous signalez un problème dans mon essai, La revanche des moches :« L’auteure explique que « face à cette société aliénante, tout le monde est moche », mais ce « tout-le-monde » est très limité pour elle. En effet, on ne retrouve aucune personne de couleur, aucune personne avec un surplus de poids (outre une ex-obèse) ou ne correspondant pas auxdits standards de beauté que cette dernière veut combattre. Comment peut-on prétendre venger les moches si on ne les inclut pas ? Qui plus est, les seules personnes interviewées sont des femmes et des hommes bien connu-e-s du public : des vedettes. »

J’aurais deux remarques. Tout d’abord, il n’y a pas que des vedettes qui sont interrogées dans mon livre. Le sociologue David Le Breton, professeur à l’Université de Strasbourg et chercheur au laboratoire Cultures et Sociétés en Europe, n’est pas une vedette. Pas plus que Lucie Bonenfant, Alain Farah, Orlan, Maryse Deraîche, Pol Pelletier, Francine Pelletier, Simon Boulerice, Ianik Marcil et Mélodie Nelson, du moins si on entend par vedette une idole du grand public qui participe au star-system. Ensuite, pour ce qui concerne mon titre, qui semble tant vous déranger, si vous avez lu l’essai, vous savez qu’il ne faut pas le prendre au premier degré. Non, La revanche des moches n’est pas un livre sur « les moches » ; c’est un livre sur l’image de soi.

Vous réclamez le droit à la colère, et vous mettez de l’avant l’importance de la critique et de la divergence au sein du mouvement… Or, vous semblez désapprouver le fait que je présente un point de vue autre (et non pas opposé). N’est-ce pas là une incongruité logique ? Quoi qu’il en soit, oui, les revendications féministes ne sont pas assez représentées dans les médias. Si vous voulez user de la tribune que constitue ma récente contribution au débat pour étaler la diversité de ces revendications, elle vous est évidemment ouverte. Mais il y en a beaucoup d’autres, tout de même. Fort heureusement, je ne suis pas « la » voix du féminisme au Québec. Dans les derniers mois, on a aussi entendu les Femen, Dalila Awada, Aurélie Lanctôt, Alexa Conradi, Véronique Grenier, Judith Lussier, Sarah Labarre, Catherine Voyer-Léger, Martine Delvaux, Roxane Guérin, Fannie Boisvert Saint-Louis, Widia Larivière, etc. Et c’est tant mieux.

Léa Clermont-Dion