Dialogues: Toula Drimonis

Dialogues est une série d’entretiens avec des nouvelles voix féministes de la blogosphère québécoise. Cette série inclura autant des blogues, des Tumblrs, des personnes écrivant sur différentes plateformes ou encore des personnes actives sur Twitter. 

Cette semaine, on rencontre Toula Drimonis, de HeadSpace Press. Toula vit à Montréal et écrit en anglais: nous avons donc traduit cet entretien. photo

1) Quel est ton parcours de blogueuse? Sur quelles plateformes écris-tu?

J’ai été directrice des nouvelles à TC Media pendant plusieurs années et pendant approximativement 7 ans, j’ai écrit la chronique Toula’s Take pour 7 journaux associés à ce média. Là-bas, j’ai essayé, et j’essaie toujours aujourd’hui, d’écrire sur le féminisme et les enjeux touchant les femmes le plus souvent possible. Parmi les sujets qui m’intéressent, en vrac : les femmes et le sport, les femmes et la publicités, les doubles standards, la politique, la maternité, l’allaitement, pour ne nommer que ceux-là. Après avoir quitté TC Media, je suis devenue pigiste et rédactrice et j’écris souvent pour Huffington Post – d’ailleurs la vaste majorité de mes billets de blogue portent sur le féminisme et les enjeux touchant les femmes. 

De plus, j’ai participé plusieurs fois à l’émission Huff Post Live, où j’ai abordé les enjeux de l’allaitement, du sexisme dans la publicité ainsi que plusieurs autres sujets touchant les femmes. Ensuite, je contribue quotidiennement à l’émission de radio anglophone CJAD pour discuter d’enjeux féministes où je discute principalement de sujets féministes. Plus récemment, je me consacre à l’écriture sur mon propre site web, où j’archive mes billets plus personnels dans la catégorie Opinion/Toula’s Take  : www.headspacepress.com


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 2) Quels sont les sujets qui te passionnent, qui motivent ta pratique d’écriture?

Je suis motivée par la sensibilisation aux doubles standards affectant encore les femmes, à conscicentiser à l’omniprésence de la culture du viol (qui se présente autant sous la forme de simples blagues sexistes, ou encore dans la tolérance du viol et le dénigrement des victimes de viols), les droits reproductifs et finalement, expliquer qu’est-ce que le féminisme signifie vraiment et pourquoi il est encore important aujourd’hui.

Le mythe de l’égalité-déjà-là pose un réel problème dans la société américaine actuelle : cette idée que tant à déjà été accompli et gagné en ce qui a trait aux droits des femmes et à leurs enjeux spécifiques. Les enjeux féministes sont toujours une lutte actuelle. L’avortement, l’accès à la contraception (la contraception accessible?), l’inégalité salariale, la sous-représentation des femmes en politique et dans les hautes sphères de la finance, la conciliation travail-famille, le sexisme quotidien des publicités…Tout ces enjeux sont toujours très importants et ils sont loin d’être résolus! Ce n’est pas parce que la condition des femmes s’améliore que tout est parfait.

Je suis motivée à conscientiser mon entourage aux défis et au sexisme auxquels font face les femmes encore aujourd’hui, à expliquer aux hommes et aux femmes pourquoi le féminisme est encore important. À travers mes écrits, en m’exprimant haut et fort, j’ai l’impression que je permets à d’autres femmes, plus gênées ou plus hésitantes à prendre la parole, de trouver leur voix. Je suis persuadée que cette capacité à prendre la parole me vient des féministes qui m’ont précédées, mais je suis aussi redevable aux féministes de la nouvelle génération qui continuent la lutte.

3) Quelle importance a le féminisme dans ta vie, tes projets, tes valeurs?

Le féminisme m’influence et m’affecte dans toutes les facettes de ma vie. En tant que journaliste et écrivaine, j’essaie de travailler sur les enjeux féministes le plus souvent possible. En tant que femme, amie, amante, sœur, j’essaie de discuter de ces enjeux assez souvent dans ma vie privée. Plusieurs hommes dans ma vie – autant mes amis que mes amants – m’ont dit que grâce à mes articles et à nos conversations, je leur ai ouvert les yeux. Ils ont ainsi pu comprendre la complexité et les multiples points de vue du féminisme. Parfois, pour les hommes, il est difficile d’avoir de l’empathie pour les enjeux féministes, car ils ne sont pas touchés directement par le sexisme ni les double standards. En effet, lorsque tu es un homme blanc, occupant la position la plus privilégiée dans la société, il est facile d’hausser les épaules et de croire que les enjeux féministes ne sont pas importants, ou encore de penser que les féministes font un trop grand cas des blagues sexistes, du sexisme dans l’industrie musicale ou dans la publicité. C’est bien facile de nous dire d’arrêter de s’en faire et d’arrêter de prendre tout trop sérieusement : certains hommes ne comprennent pas comment tout ces petits problèmes – supposément pas importants – nous affectent et influencent nos vies. Trop d’hommes font l’erreur de supposer que leur expérience personnelle dicte l’expérience universelle de toute la population masculine. Seulement parce qu’ils sont pour l’égalité ou bien qu’ils traitent respectueusement les femmes dans leurs vies, il semblerait que cela les rendent aveugles au fait qu’encore beaucoup trop d’hommes ne souhaitent ni l’égalité, ni ne traitent les femmes correctement. Certains hommes confondent leur réalité personnelle avec la réalité générale. Et la réalité (et les faits!) confirme que les femmes ne sont toujours pas traitées également.

Autant que possible, j’essaie d’entreprendre des projets qui me permettent de discuter des enjeux entourant la condition féminine: à l’écrit, à la radio, en ligne, à la télévision. Le plus de sensibilisation, le mieux c’est! En tant qu’individue, dans ma vie privée, je suis toujours à l’affût et consciente de mon entourage : ici au Québec, au Canada, ou encore lorsque je voyage. À tout moment, je prends des notes, je discute, je dénonce les inégalités et le sexisme, peu importe si l’importance de l’inégalité en question. Parfois, tout ce que cela prend pour conscientiser certaines personnes est de changer leur point de vue, de leur faire voir les choses autrement. De cette façon, ces personnes changent de perspective et comprennent comment le sexisme est aussi répandu et nocif.

4) La blogosphère québécoise et/ou cyberféministe : qu’en penses-tu? Ses points forts, ses points faibles?

J’ai l’impression que la blogosphère québécoise est tranquillement en train de prendre une forme plus définitive ces dernières années. Même si le mouvement féministe est actif et dynamique depuis plusieurs décennies déjà, il y a eu récemment une explosion très prometteuse de blogues féministes. Par contre, il y a toujours une tendance, chez certains de ces sites, à vouloir rendre le féminisme inoffensif et pas menaçant pour les hommes. Les grandes publications présentent encore le féminisme dans ses variations les plus féminines afin de le rendre digérable pour la personne moyenne. À mon avis, ce n’est ni nécessaire, ni productif.

En tant qu’anglophone allophone ayant vécu 10 ans à l’étranger, je trouve que la blogosphère féministe québécoise manque de diversité. La blogosphère souffre encore du syndrome du «féminisme blanc», c’est-à-dire que tout ce qui mérite d’être discuté est seulement ce qui affecte les francophones blanches. C’est normal de discuter ce qui nous touche plus directement, alors il est évident que, lorsque les jeunes féministes québécoises bloguent et écrivent, elles discutent d’enjeux spécifiques d’un point de vue déjà a priori limité. Si on regarde les principaux blogues féministes québécois, ou les plus populaires, il y a pratiquement peu de femmes d’origines ethniques différentes, de descendance non-catholique, ou encore peu de femmes de couleur dans leurs rangs. Bien entendu, il y a quelques exceptions (telle que Dalila Awada, par exemple, qui était la féministe musulmane de facto durant le débat sur la Charte des valeurs québécoises), mais en général la blogosphère féministe québécoise manque désespérément de couleur et d’origines diverses! J’espère que cela changera au fur et à mesure que plus de femmes s’impliquent dans le milieu. D’ailleurs, j’apprécie qu’un blogue féministe francophone m’ait contacté pour que je puisse donner mon avis sur la question de la blogosphère féministe québécoise!

La question de la diversité est importante, car on ne peut discuter d’enjeux qu’on ne connaît pas. Même si le féminisme a ultimement les mêmes buts et objectifs pour toutes les québécoises, il y a des enjeux et défis spécifiques aux femmes de couleur, aux femmes de différentes religions ainsi qu’aux femmes provenant de milieux culturels différents, qui ne peuvent être abordés sans que ces femmes participent à la conversation. Et parfois il est difficile d’assumer que ces femmes vont participer aux débats même si elles le souhaitent – il est plutôt question de rendre les conditions des débats plus propices afin d’encourager leur participation. L’idéal serait qu’il y ait une plus grande diversité de voix afin de représenter réellement la diversité québécoise : de cette façon, le message égalitaire du féminisme traverserait un plus grand nombre de communautés culturelles et religieuses qui composent la société distincte de cette province.

Aussi, ça serait bien qu’il y ait plus d’hommes qui prennent part aux débats féministes. Quelques chroniqueurs et blogueurs abordent la question du féminisme de temps en temps, preuve que certains hommes québécois progressent dans leur conscientisation, mais nous avons besoin de plus d’alliés essayant de comprendre les réalités des femmes et moins de mansplaining. Sur une note plus positive, le Québec est une société beaucoup plus inclusive pour les femmes, je trouve. Par exemple, le fanatisme religieux (un fléau pour les femmes américaines) n’est pas un problème aussi grave ici, heureusement. De plus, dans le couple, les femmes sont souvent traitées et perçues comme des partenaires égales aux hommes, et finalement l’allaitement n’est pas aussi controversé au Québec qu’aux États-Unis (bien qu’il ne soit pas aussi accepté qu’on le pense).

5) Selon toi, quels sont les enjeux féministes primordiaux aujourd’hui?

Un grand défi actuel du féminisme est le mythe de l’égalité déjà là, que nous avons déjà gagné toutes les luttes et qu’il n’y a plus rien à faire, que nous pouvons passer aux célébrations et passer à autres choses. Comme je l’ai dit plus tôt, les gens pense que grâce au progrès de la condition féminine, qu’il n’y a plus aucune inégalité à combattre – ce qui est faux. Lorsqu’on prend le temps de regarder les faits bruts, on s’aperçoit que les femmes font encore moins d’argent que les hommes pour le même type de travail, que les publicités sont encore sexistes et dégradantes, que les double standards persistent, qu’il y a encore très peu de femmes à tous les paliers gouvernementaux, qu’il y a très peu de femmes dirigeantes d’entreprise, que les femmes sont surreprésentées dans la population vivant sous le seuil de la pauvreté et que si une femme est mère monoparentale, elle risque d’être encore plus pauvre que la moyenne des femmes.

Dans une perspective plus globale, le viol et la violence domestique restent des problèmes touchant les femmes. Jusqu’à 50% de la population féminine mondiale est victime de violence conjugale. Le deux tiers de la population adulte analphabète mondiale est composé de femmes et 80% des réfugiés, mondialement parlant, sont des femmes et des enfants. Même si les femmes composent 51% de la population mondiale, elles ne détiennent que 16 pour cent des sièges parlementaires dans le monde entier. Ces faits démontrent l’importance cruciale et l’actualité de la lutte féministe, ces faits sont les raisons pour lesquelles nous devons continuer de dénoncer et de lutter pour l’égalité. Les gens doivent comprendre ce qui se passe et arrêter de juger les féministes comme des chialeuses, se plaignant constamment, manquant d’humour et mal-baisées. Un autre grand défi est la conciliation travail-famille: le choix de la maternité devrait être soutenue de façon concrète – pas seulement avec des beaux discours – de la part du gouvernement.

Finalement, le féminisme n’a pas besoin d’un « rebranding » et ça, tout le monde doit le comprendre, autant la population en général que les féministes elles-mêmes. Ce n’est pas déraisonnable que de revendiquer l’égalité dans tous les aspects de la société, que ce soit pour les droits sociaux, légaux et politiques. Il faut arrêter de croire que l’on doit changer l’image du féminisme pour que le féminisme passe mieux. Les gens doivent seulement comprendre qu’est-ce que le féminisme signifie, et c’est tout. Par exemple, si quelqu’un croit que la couleur bleue s’appelle rouge, je n’utiliserais pas le mot rouge pour décrire la couleur bleue pour rendre leur compréhension plus facile. Je vais simplement expliquer qu’est-ce que la couleur bleue signifie : à mon avis il en va de même pour le féminisme. Je ne vais pas diminuer l’importance ni la signification du mot « féminisme » pour le rendre plus acceptable, plus facile à digérer. J’explique tout simplement ce que le mot féminisme signifie : «Oui, je suis féministe, voilà ce que ça veut dire.» La plupart des gens, lorsqu’ils comprennent, finissent par être d’accord. Ils finissent par comprendre qu’est-ce que la lutte féministe et parfois finissent même par nous soutenir dans notre lutte. Quand tu réussis à ouvrir les yeux de quelqu’un sur les multiples enjeux touchant les femmes, c’est en général très dur de refermer les yeux et de prétendre qu’ils n’existent pas. Ils sont pour toujours conscients des expériences des femmes. Une fois que la sensibilisation à la condition féminine est faite, il est extrêmement difficile de revenir à une situation d’aveuglement volontaire.

Pour certaines personnes, le mot « féminisme » est tabou : il est associé aux brûleuses de soutien-gorges, anti-hommes, etc. J’essaie de déconstruire ces préjugés une personne à la fois. La plupart des féministes que je connais veulent ce que toutes les femmes veulent : un salaire égal, des opportunités égales, une représentation politique égale. That’s it, that’s all. Il n’y a rien de controversé ni de furieux dans ces revendications.

La société continue, de façon parfois subtile ou parfois grossière, à définir et limiter ce que les femmes peuvent et veulent être. Il n’en tient qu’à nous de s’opposer à ces définitions et limites imposées par la société. Aussi longtemps que nous débattrons de la légitimité des droits reproductifs des femmes, aussi longtemps que les gens nieront la prolifération des viols et questionnerons et dégraderons les femmes qui portent plainte pour ces crimes, aussi longtemps que le « slutshaming » des femmes actives sexuellement existera, aussi longtemps que la nudité féminine servira à vendre des produits commerciaux, aussi longtemps que les femmes auront honte d’allaiter en public, la lutte pour l’égalité ne sera pas terminée – un mouvement social autant qu’un activisme politique seront de rigueur.

Nous avons peut-être parcouru beaucoup de chemin, mais ne perdons pas de vue toute la route qu’il nous reste à faire!

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Tes liens
Twitter: @toulastake
 HeadSpace Press:  www.headspacepress.com

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